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Les élites françaises et la recherche 21 avril 2009

Filed under: Nouvelles de Moulinsart — professeurtournesol @ 04:15

Le Crédit d’impôt Recherche (CIR) est une aide fiscale destinée à encourager les investissements des entreprises en matière de Recherche et Développement (R&D). Depuis le 1er janvier 2008 cette aide a été renforcée à l’initiative de Nicolas Sarkozy : la réduction d’impôt s’élève désormais à 30 % du volume des dépenses de R&D jusqu’à 100 millions d’euros, et elle est réduite à 5 % au-delà sans plafond ; le montant du CIR atteint en 2008 plus de 4,1 milliards d’euros (soit en gros le coût de la recherche dans les universités françaises) contre 1,6 l’année précédente.

Cet effort public visant à encourager la recherche privée est louable, mais est-il efficace ? La cour des comptes indique que le dispositif n’est pas encore suffisament évalué, et il se dit qu’à peine plus du tiers du CIR est effectivement réinvesti dans la recherche. Ces craintes sont renforcée par la lecture d’une lettre adressée à C. Lagarde par des représentants du personnel de Rhodia ainsi que par des propos peu glorieux (et assez cyniques) du Directeur de la R&D de cette entreprise :

Maintenant, le crédit d’impôt recherche abaisse, au niveau du groupe, le coût total de la recherche. Et nous avons enregistré ce gain au niveau du groupe : c’est 12 millions de cash supplémentaire. Alors que choisit de faire le groupe avec ces 12 millions ? Il choisit d’investir au niveau du groupe, soit dans de l’industriel, soit dans de la R &D, soit dans le remboursement de la dette, soit améliorer son résultat net… C’est donc effectivement de la gestion du cash au niveau du groupe.

Cette tirade est symptômatique d’un manque de culture de la recherche typiquement français, que l’on retrouve au sein de l’élite économico-politique de notre pays. En effet, nos « décideurs » sont pour la plupart issus des grandes écoles au sein desquelles la recherche est quasi-inexistente (si l’on excepte les écoles normales supérieures et l’école polytechnique) : ils sortent d’un moule unique au monde (dans tous les pays, les élites sont formées à l’université) et peu ouvert sur l’extérieur, et entretiennent bon nombres de préjugés sur la recherche et l’université.

Du fait de ces préjugés, les étudiants diplômés des meilleurs filières de nos universités rencontrent un réel problème à leur entrée sur le marché du travail. Les Masters sont largement dévalorisés par rapport aux diplômes d’ingénieur, du fait d’une prétendue absence de sélection à l’université. Pourtant, la seule sélection subie par un élève ingénieur a lieu à l’entrée en classe préparatoire (aujourd’hui, avec la multiplication du nombre des écoles, tout élève de classe prépa en intègrera une ; et le taux d’échec au diplôme dans les écoles d’ingénieurs est ridiculement faible) alors qu’un étudiant à l’université subi une sélection plus graduée mais bien réelle ! Quant à la qualité des enseignements dispensés, l’université tient largement la comparaison (et au-delà !).

Pire, nos titulaires de doctorats (PhD en anglais) en science fondamentale ont bien du mal à se faire embaucher en France, alors qu’ils s’arrachent comme des petits pains à l’étranger (aussi bien dans le milieu académique que dans le privé). Une fois encore, nos élites (dont les recruteurs de cadres supérieurs sont) entretiennent une image de professeur tournesol😉 qui correspond bien peu à ce que sont réellement les chercheurs en général, et les jeunes docteurs en particulier.

Si le gouvernement tient sincèrement (qui en douterait ?) à améliorer l’investissement privé en matière de recherche, à renforcer les liens entre le monde de l’entreprise et celui de l’université, et à accroître l’attractivité des diplômes universitaires, alors il doit éviter de mettre la charrue avant les boeufs. Tous les dispositifs fiscaux du monde et toutes les réformes de l’université (elles ont été si nombreuses les 20 dernières années !) ne feront rien dans ce domaine si on ne change pas en profondeur les mentalités et (en conséquence) la formation des élites de la nation.

Deux solutions sont envisageables :

  • la première, assez radicale, consiste à mettre définitivement fin à la dualité universités/grandes écoles qui fait de la France une bien mauvaise exception, et à intégrer au sein des universités l’ensemble des filières dites d’excellence. C’est sans doute la meilleure solution (qui a en plus l’avantage de bénéficier d’un large soutient de la communauté universitaire, toutes opinions politiques confondues) ; mais il est probable qu’aucun homme politique n’aura le courage de s’aventurer sur ce terrain et d’affronter la corporation des ingénieurs …
  • la seconde possibilité, plus douce, serait d’encourager l’implantation de la recherche dans les grandes écoles et d’autre part de renforcer leurs liens avec les universités. Beaucoup d’entre nous (E-C dans les universités ou les écoles) s’y sont attelés depuis quelques années … mais le gouvernement semble vouloir décourager ces initiatives.
    Un exemple : après de multiples efforts pour y parvenir, le laboratoire dans lequel je travaille réunit des chercheurs de 4 institutions différentes (une université, un organisme de recherche, et deux écoles d’ingénieurs) ; mais aujourd’hui, sous prétexte de simplification administrative, le ministere veut réduire le nombre maximal de tutelles à 2 pour un laboratoire, réduisant ainsi à néant plusieurs années d’efforts pour amener des gens d’horizons différents à travailler ensemble … navrant.

Pendant ce temps à l’étranger (surtout aux Etats-unis), des entreprise n’hésitent pas à investir dans la recherche fondamentale sans en attendre forcément un retour à court terme.

—-

Ajout : cette analyse est développée avec beaucoup plus de talent que je ne le fais par Mathias Fink , cité par Sylvestre Huet sur son blog :

Les grandes écoles forment nos élites et les dirigeants de nos grandes entreprises mais, à quelques exceptions près, elles ne développent pas de véritables programmes de recherche et elles ne délivrent que très peu de thèses. Ce sont les universités qui sont principalement en charge de la recherche, de la formation par la recherche et des thèses. Leur paupérisation, le manque de souplesse de leur gestion et la médiocrité des salaires fragilisent cette mission. (…) Les grandes écoles forment des ingénieurs de très bonne qualité mais dont le cursus est très éloigné de la recherche. Très peu d’élèves ingénieurs font des thèses et, bien souvent, une thèse se révèle être une moins value pour une embauche dans une grande entreprise. Les patrons des grandes entreprises sont bien évidemment recrutés au sein de ces grandes écoles et l’absence d’une formation par la recherche dans leur cursus se ressent dans leur comportement.

 

2 Responses to “Les élites françaises et la recherche”

  1. […] à investir dans l’avenir de l’université (j’ai déjà expliqué pourquoi ici), d’autre part on constate que la première fondation d’entreprise universitaire semble […]

  2. etudiantme1 Says:

    Je suis actuellement en master enseignement et je suis l’auteur d’un blog à ce propos. Je vous invite à venir y jeter un coup d’œil. N’hésiter pas à commenter ! Bravo pour votre blog.


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