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Les maths sont-elles une science ? La question n’est pas là ! 5 janvier 2010

Filed under: Nouvelles de Moulinsart — professeurtournesol @ 00:18

Une fois de plus, je tombe sur un article qui, au prétexte (louable) de réclamer un enseignement scientifique digne de ce nom, étale une bonne dose de préjugés et d’ignorance :

Il s’agit donc de notre avenir et de notre place dans le monde en train de se faire. Dans la crise économique mondiale que nous traversons, les pays dits émergents subissent mieux la crise car ils investissent considérablement dans les disciplines scientifiques, avec la formation de centaines de milliers de chercheurs et d’ingénieurs – notamment dans les domaines de la maîtrise des énergies -, tandis que le projet qui se dessine se concentre sur les mathématiques, qui ne sont pas des sciences. L’avenir de notre société serait-il du côté des sciences expérimentales et de leurs potentiels d’innovation (démarche inductive et systémique) ou du côté des mathématiques financières (déduction et déterminisme linéaire) et élitistes qui, justement, ont participé à la crise que nous connaissons ?

Les mathématiques ne sont pas des sciences… on peut toujours ergoter et se demander si les sciences formelles sont vraiment des sciences, il n’en reste pas moins que la science moderne s’est construite et consolidée avec et à l’aide des mathématiques (et inversement !).

L’Inde et la Chine, pays émergents, investissent massivement dans les mathématiques et l’informatique. Par ailleurs leurs performances économiques tiennent plus de la marge de croissance dont ils disposent que de leur stratégie éducative (on pourra faire des comparaisons sérieuses lorsque ces pays auront moins de 10% de leurs emplois dans l’agriculture).

L’opposition entre science expérimentale et science fondamentale est une absurdité ! Par ailleurs la frontière entre les deux n’est pas aussi nette que le suggère ce penseur du dimanche…

Il est assez surprenant de qualifier les mathématiques financières de déterminisme linéaire… le terme semble pour le moins inadéquat pour qui sait de quoi il s’agit.

La crise des subprimes est une crise du crédit… qui n’a pas grand chose à voir avec les mathématiques financières. L’évocation répétée de la responsabilité des modèles mathématiques dans la crise est un contre-feux allumé par ceux qui voudraient éviter un débat de fond sur le problème posé par un système économique mondial dont le carburant principal est la consommation de ménages (pour l’essentiel américains) qui vivent au-dessus de leurs moyens (bref, à crédit).

Heureusement, il n’y a pas que des gens sectaires chez les scientifiques (expérimentaux ou pas) :

  • le thème de la 11e rencontre Math-Industrie s’intitule « Mathématiques et Géosciences »
  • l’apport des mathématiques dans les sciences biomédicales a été considérable et continue de l’être (imagerie médicale, modèles d’écoulement sanguin pour la prévention des anévrismes, épidémiologie, etc…)
  • cette année le prix la recherche a été attribué à des mathématiciens et physiciens pour leurs travaux intitulés « Mathématiques et Écoulements Géophysiques : paramétrisations et petites échelles ».

Notre expert ès politique éducative ajoute :

Il serait grand temps, en cette année Darwin, que notre société et nos décideurs se dégagent du tropisme hiérarchique et élitiste qui considère que tout se décide au sommet des grandes administrations, surtout si les mathématiques prétendent représenter les sciences, et la philosophie toutes les humanités. Le monde des idées, c’est certainement très bien pour la reproduction sociale, mais pas pour « notre avenir à tous ». Le « droit des générations futures » – merci aux philosophes pour un concept aussi fort – interpelle notre responsabilité pour un enseignement à la fois plus « terre à Terre » et ouvert sur un avenir à construire.

Que répondre à tant d’ignorance et de mauvaise foi ? Que toutes les évidences politiques auxquelles ce Môsieur adhère probablement (espérons-le), la démocratie, les libertés publiques, les droits de l’homme, sont des concepts forgés par des philosophes socio-reproducteurs ? Que son GPS, ses datations au carbone 14, ses achats de Noël sécurisés sur internet, et même les prévisions du GIEC, sont bourrés de mathématiques élitistes ?

Même pas envie.

 

5 Responses to “Les maths sont-elles une science ? La question n’est pas là !”

  1. Arnaud Says:

    Je partage en grande partie votre avis.
    Je considère cependant que dans son article, Pascal Picq dit un certain nombre de choses intéressantes, notamment sur le caractère stérile de l’opposition entre sciences et lettres.
    S’agissant des mathématiques, Pascal Picq développe un point de vue qui n’est pas le nôtre. Mais il mérite à tout le moins de ne pas être taxé d’amateurisme.

    • professeurtournesol Says:

      Cher Arnaud,

      Pascal Picq a évidemment raison concernant la stérilité de l’opposition entre sciences et lettres (j’espère qu’il a signé la pétition concernant la disparition programmée de l’histoire en terminale S).

      Il a aussi raison quand il écrit que « les sciences faisant appel à l’observation et à l’expérimentation participent à l’édification de l’autonomie intellectuelle des élèves ».

      Mais, selon l’expression consacrée, il veut déshabiller Paul pour habiller Jacques.

      Je trouve pour le moins inconsistant de critiquer cette opposition lettres/sciences pour sombrer dans un obscure affrontement savoirs fondamentaux/savoirs expérimentaux.

      S’agissant de son point de vue sur les mathématiques, il n’est pas argumenté, dénote d’une méconnaissance certaine de ce dont il parle, et d’un suivisme servile à l’endroit de préjugés dans l’air du temps. On peut donc raisonnablement le taxer d’amateurisme… ou au moins lui reprocher d’exprimer d’avantage une opinion qu’une idée.

      Bien à vous

      Tryphon T.

      • Arnaud Says:

        En effet, le refus de l’opposition lettres/sciences semble servir l’affrontement savoirs fondamentaux/savoirs expérimentaux.
        Un peu comme si la première idée pouvait être le garant d’une honnêteté intellectuelle de nature à valider la seconde.
        Je n’avais pas observé ainsi ce glissement à première lecture.
        Toujours avec du recul, je penche moins pour de la méconnaissance (de la part d’un scientifique reconnu, ce serait lui faire insulte) que pour un choix partisan.

        Merci pour votre réponse. Je ne connaissais pas ce Monsieur avant de le lire. Entre l’amateurisme et la malhonnêteté intellectuelle, je le laisse choisir😉

        Tenez, ça me rappelle une affirmation d’Arnuad Lagardère (au JT de France 2 je crois) :

        J’ai le choix entre passer pour quelqu’un de malhonnête ou d’incompétent, qui ne sait pas ce qui s’est passé dans ses usines, j’assume cette deuxième version.

        Bien à vous🙂

        Tryphon T.

  2. épistème Says:

    il ne faut peut-être pas donner trop de sens à la remarque que les mathématiques « ne sont pas une science ». si la physique étudie la matière, la biologie le vivant, la sociologie les interactions sociales, etc. je confesse que bien que mathématicien, je suis bien ennuyé si je devais donner un tel résumé des mathématiques. cela les met bien à part et on peut choisir comme les anglo-saxons de ne les classer dans les sciences (mais il s’agit alors de leur trouver un autre qualificatif). je ne suis évidemment pas sûr de la pensée de Picq mais peut-être n’a-t-il pas voulu dire plus que ça.


    Tryphon : Mais enfin, les mathématiques étudient les « mathèmes » !!!😉
    Plus sérieusement, c’est vrai que si tu demandes à des mathématiciens ce que les mathématiques étudient, le résultat est disparate : http://images.math.cnrs.fr/spip.php?page=forum&id_article=550
    Cependant je pense que
    – d’une part la question de savoir si c’est une science ou pas a peu d’importance
    – d’autre part l’énoncé « TELLE SCIENCE étudie TEL PHENOMENE » est en partie circulaire, dans la mesure où la discipline a tendance à définir les contours de ce qu’on a le droit de qualifier de tels phénomènes. Par exemple, c’est la biologie qui définit ce qu’est le vivant. Qu’est-ce qu’un phénomène social ? C’est la sociologie qui répond à cette question. Etc…

    en revanche l’assimilitation des maths aux seules maths financières (qui est implicite même si elle n’a pas été voulue) est tout à fait critiquable.

    je suis aussi d’accord avec ton commentaire sur le deuxième extrait que tu cites, le ton en est trop violent et ça gâche le propos. mais il ne faudrait pas que tout ça fasse oublier le fond du texte sur lequel je suis d’accord.

    (je sais pas ce que j’ai aujourd’hui je suis gentil🙂

    *

    au passage, de Picq et autres je conseille les deux livres chez Point Seuil la plus belle histoire du langage et la plus belle histoire des animaux http://epistemelatortue.wordpress.com/2009/10/07/la-plus-belle-histoire-de/

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